21 février 2012

Les petits secrets du commerce des fourrures!!!

21 février 2012

Les petits secrets du commerce des fourrures.

Nous savons tous que la France s’intéresse au Canada exclusivement à cause de la traite des fourrures. Par conséquent, l’appui à la colonisation est des plus superficiels. Cet état de fait oblige les colons, qui ne s’agrippent pas aux jupes des autorités sur place, à survivre de leurs propres moyens.
S’installe donc, au Canada, deux systèmes de traite des fourrures qui opèrent en parallèle. L’un fournit les profits visés par la royauté et la compagnie française, et l’autre permet la survie des colons canayens.
Pour comprendre les deux systèmes de traite, on doit considérer le réseau hydrographique de la Nouvelle France, seul moyen d’accès vers l’intérieur des terres.
La principale partie de ce réseau hydrographique, se centralise à Montréal. Le fleuve St-Laurent vers les grands lacs, la rivière Outaouais vers le nord-ouest et la rivière Richelieu vers le lac Champlain. Cette partie du réseau servira principalement à la traite « officielle » opérée par les autorités à partir de Lachine. Mais elle ne sera pas du tout « boudée » par les « entrepreneurs privés » que sont les « coureurs de bois » qui, simplement, ne feront que passer devant Lachine sans s’y arrêter pour remonter le St-Laurent. Ils passeront également par la rivière des prairies ou celle des Mille îles pour se rendre à la rivière Outaouais.


Une autre partie du réseau consiste en toutes les rivières de la côte nord du St-Laurent qui se jettent dans le fleuve. C’est-à-dire, entre autres, le Saguenay, la Batiscan et la St-Maurice; où la traite des fourrures est très active jusqu’en 1780. Cette partie du réseau se retrouve aux mains des colons qui font tous leurs achats en « peaux de castor ». D’ailleurs, au début et pour assez longtemps, la traite se fait principalement autour du lac St-Pierre, face à toute la région du sud de Trois-Rivières.
Ce dernier réseau de traite ne sera jamais vraiment inquiété par les autorités puisqu’il permet aux colons de survivre. Celles-ci se contenteront d’essayer d’enrayer la compétition des coureurs de bois qui, eux, se rendent partout en Amérique du Nord, bien avant les « explorateurs » officiels. En quelque sorte, la traite officielle s’accapare constamment des régions déjà « occupées commercialement » par les « entrepreneurs privés ». C’est d’ailleurs pourquoi les autorités demandent toujours l’aide des coureurs de bois pour les guider dans leurs explorations. Même La Vérendrye n’osera pas prendre la chance de se priver de leur aide.
Cette tentative d’enrayer le commerce des « coureurs de bois » fera que ceux-ci, au lieu de vendre leurs pelleteries à Montréal, iront les vendre à New York, Boston et Albany, avec un profit quatre fois supérieur. Ils passent par le Richelieu qui peut difficilement être contrôlé à partir de Montréal ou Québec. À cause de ces prix avantageux, les « coureurs de bois » ne sont pas obligés de remplir plusieurs canots de marchandises pour faire la traite efficacement. Quelques barils de clous, quelques douzaines de « pierres à battre feu », quelques haches, couteaux, barils de poudre noire et balles de plomb, sont suffisants pour justifier pleinement leur voyage. D’autant plus qu’au niveau de la qualité, il n’y a que la « poudre à fusil » venant de France qui est un produit supérieur à celui des Anglais. Pour le reste, les produits anglais sont préférés. Par exemple, il existe sur le marché, une couverture française qui résiste beaucoup moins longtemps que la couverture anglaise qui, elle, se vend deux fois moins cher. C’est pour ces raisons, qu’il y aura toujours de la contrebande entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre.
Ceci dit, le réseau officiel de la traite des fourrures est sujet à beaucoup de disputes et de « coups fourrés » de la part des représentants envoyés de France pour « administrer » la colonie. Il est facile de comprendre que leurs intérêts personnels se confrontent constamment. Le malheur est que certains « Canayens », ayant réussit à se tailler une place dans la traite officielle, seront toujours spoliés de leur profits par les autorités en place. Très peu s’en tireront avec les honneurs. Nous y reviendrons bientôt.

Nous avons tous l’impression que ce sont les Français, venus au Canada, qui apprirent « le commerce » aux amérindiens, établissant ainsi un certain élan « civilisateur ». C’est définitivement, une très fausse impression. Un réseau de commerce existait depuis des millénaires chez nos amérindiens supposément « non civilisés ».
Il est évident pour tous, que chacune des régions habitées par les « sauvages » possède sa particularité au niveau des moyens de subsistance. De sorte que, les Abénakis échangent du gibier, du poisson, des paniers tressés et parfois des canots avec les Iroquois qui eux, fournissent divers produits végétaux. Hé oui, les Iroquois font beaucoup d’agriculture parce que leur territoire s’y prête merveilleusement. Ils échangent leurs produits agricoles également avec les Algonquins de Virginie. Ceux-ci échangent des herbes médicinales nombreuses dans le sud du continent. Ils commercent avec les Neutres et les Iroquois. Les Ojibways des Grands Lacs troquent leur minerai de cuivre avec les Algonquins. Les Micmacs fournissent la nacre à plusieurs tribus pour faire les wampums tellement précieux et indispensables. Les Naskapis échangent l’écorce de bouleau même avec les Inuits contre des peaux de phoques. Tous ces produits voyagent parmi toutes les nations amérindiennes à travers tout le continent au moyen d’un système de troc très bien structuré. Les Français n’ont fait qu’introduire leurs gros sabots dans ce réseau d’échange. C’est ce qui se produit, lorsque Champlain se permet de combattre les Iroquois avec ses Algonquins. Il déstabilise tout le réseau commercial sans le savoir, et se concède la haine des Iroquois pour des décennies à venir, parce que ceux-ci risquent de perdre leur position dans la chaine du réseau. D’un autre côté, les « coureurs de bois » respecteront toujours ce réseau de traite en s’y introduisant sans lui nuire, tout en l’enrichissant de nouveaux produits. C’est encore une autre raison de l’amitié développée entre eux et les autochtones.
La traite officielle se fait à Montréal. Théoriquement, tous les habitants peuvent commercer avec les indiens qui y apportent leurs fourrures. Mais rapidement, on installe un endroit particulier où se déroule « la foire de Montréal ». Évidemment, les autorités s’installent aux meilleurs endroits et s’approprient des meilleures fourrures. Vous l’aurez certainement deviné, la méthode pour obtenir un bon emplacement est de recourir au bon vieux « pot de vin ». Et qui dit « pot de vin » dit : déboursé d’argent. Mais pour ce faire, il faut en avoir sous la main. Ce que l’habitant ordinaire n’a pas.

Le gouverneur de Montréal, François Perrot, ira jusqu’à obliger ses soldats à amener les amérindiens à sa boutique et à son magasin ouvert. Il place un garde au seul pont d’accès du terrain, ayant ordre de ne laisser passer que ses amis et ses domestiques. Les habitants de Montréal devront se contenter des restes. Le gouverneur Perrot est tellement radin que les Sulpiciens nous racontent :

Il est maintenant le temps de voir les démêlés subis par l’un de nos grands marchands français devenu « canayen » très jeune :
En 1685 décède Charles Le Moyne de Longueuil

Charles arrive au Canada en 1641 âgé de 15 ans. Il vient de Dieppe en Normandie. Pendant quatre ans, il se « donne » aux Jésuites en Huronnie où il côtoie les amérindiens et apprend les langues indiennes. Il devient alors « Canayens » comme tous les autres qui ont vécu la même expérience que lui auparavant. Par contre, contrairement aux autres, il ne laissera pas tomber ce désir de devenir prospère pour faire sa marque dans la société canayenne de l’époque. Cette particularité est probablement due au fait qu’il n’a jamais vécu seul parmi les Amérindiens, étant toujours en présence de missionnaires. Il n’a pas pu découvrir que la richesse n’est pas du tout un critère raisonnable pour être heureux et « libre ». En fait, il semble qu’il n’ait pas goûté à cette liberté aussi intensément que la majorité des autres « coureurs de bois ». Il n’est pas vraiment devenu un homme « libre de tout attachement » aux autorités.


Pour expliquer ce sentiment de liberté enseigné par les sauvages, il faut connaître l’opinion qu’un Amérindien à de lui-même. On la retrouve dans une lettre d’Alexis de Tocqueville vers 1831 (remarquez que ce texte date de près de cent ans après l’époque de Charles Le Moyne et que l’opinion des Amérindiens est toujours la même) :
« Ce sont de singuliers personnages que ces Indiens! Ils s’imaginent que quand un homme a une couverture pour se couvrir, des armes pour tuer du gibier et un beau ciel sur la tête, il n’a rien à demander de plus à la fortune. Tout ce qui tient aux recherches de notre civilisation, ils le méprisent profondément. Il est absolument impossible de les plier aux moindres de nos usages. Ce sont les êtres les plus orgueilleux de la création : ils sourient de pitié en voyant le soin que nous prenons de nous garantir de la fatigue et du mauvais temps; et il n’y en a pas un seul d’entre eux qui, roulé dans sa couverture au pied d’un arbre, ne se croie supérieur au président des États-Unis et au gouverneur du Canada. De tout mon attirail européen ils n’enviaient que mon fusil à deux coups; mais cette arme faisait sur leur esprit le même effet que le système pénitentiaire sur celui des Américains. Je me rappelle entre autres un vieux chef que nous rencontrâmes sur les bords du lac Supérieur, assis près de son feu dans l’immobilité qui convient à un homme de son rang. Je m’établis à côté de lui, et nous causâmes amicalement à l’aide d’un Canadien-français qui nous servait d’interprète. Il examina mon fusil, et remarqua qu’il n’était pas fait comme le sien. Je lui dis alors que mon fusil ne craignait pas la pluie et pouvait partir dans l’eau; il refusa de me croire, mais je le tirai devant lui après l’avoir trempé dans un ruisseau qui était près de là. A cette vue, l’Indien témoigna l’admiration la plus profonde; il examina de nouveau l’arme, et me la rendit en disant avec emphase: « Les pères des Canadiens sont de grands guerriers! » (…)

Sous cet « apprentissage » des amérindien, il est plus facile de comprendre le coureur de bois « Canayen » qui ne se sent pas concerné par les décisions des autorités. Il regarde la politique comme insignifiante face à ses décisions personnelles, et il continue de faire comme il l’entend malgré tout ce qui est décidé autour de lui. Il ne se rebelle pas puisque cela ne le regarde pas; jusqu’à ce que l’on touche à sa famille ou à sa terre. Alors là…


En 1645, Charles Le Moyne est soldat à la garnison de Trois-Rivières et commis en qualité d’interprète. Il est donc déjà un « coureur de bois » amis de d’autres « coureurs de bois ». Cela lui profitera énormément. L’année suivante, il s’installe à Montréal comme l’un des chefs militaire du village avec Pierre Picoté de Bellestre. Ces deux « canayens » sont en constante escarmouche avec les Iroquois de 1648 à 1666 et un livre ne suffirait pas à raconter leurs faits d’armes. Ils seront de tous les combats et seront reconnus pour leur courage et leur adresse.
En 1654 Charles Le Moyne reçoit de Chomedey de Maisonneuve une concession de terre appelée aujourd’hui : Pointe St-Charles. Il reçoit également un emplacement « en ville » rue St-Paul. Il y résidera pendant 30 ans. Cette même année, il épouse Catherine Thierry, fille adoptive d’Antoine Primot et de Martine Tessier. Ils eurent deux filles et douze fils, presque tous célèbres dont l’un, et non le moindre, Pierre Le Moyne d’Iberville.
En 1657 la famille Lauzon lui octroie un fief sur la rive sud de Montréal et en 1673 il reçoit une autre concession à Chateauguay. C’est en 1676 qu’il réunit tous ses fiefs de la rive sud sous le nom de Longueuil. Son nom est maintenant Charles Le Moyne de Longueuil et de Chateauguay. Entretemps, associé à son beau-frère Jacques Le Ber, il devient un marchand de fourrures de plus en plus important de Montréal.
En 1679 il achète le fief Boisbriand appelé Senneville avec Jacques Le Ber. Ils sont associés depuis 1658 date où Le Ber épouse Jeanne Le Moyne, sœur de Charles.
En 1684 il achète le fief de l’île Perrot du Gouverneur dont on a parlé plus haut.
Il va sans dire que tous ces achats de propriétés ne sont pas sans de bonnes raisons ayant trait au commerce de fourrures.

Nous avons vu que le gouverneur Perrot s’appropriait des meilleures places lors de « la foire de Montréal ». Qu’à cela ne tienne, Lemoyne et son beau-frère Le Ber achètent le fief de Senneville, parce qu’il se situe au bout de l’île, sur la route que doivent prendre les amérindiens venants de l’Outaouais, pour se rendre à Montréal. Le gouverneur Perrot peut toujours attendre à Montréal, ce sera à son tour d’avoir les restes.
Perrot cependant possède l’île Perrot qui précède Senneville sur le trajet des indiens. Il y installe donc un poste de traite, en réplique à la tactique de Le Moyne et Le Ber. En 1684, Le Moyne achète également cette propriété de François Perrot, démis de ses fonctions en 1683, pour s’assurer qu’aucun autre marchand ne s’installera à cet endroit avantageux.

Mais le gouverneur Perrot n’est pas le seul « ennemi commercial » des deux beaux-frères. Il y en a un autre très important, appelé le Gouverneur Buade de Frontenac. Comme on peut s’en rendre compte, les marchands « canayens » doivent se frotter à de grosses légumes s’ils veulent une chance de prospérer.
La concurrence de Frontenac avec Le Moyne et Le Ber, date de 1675. L’année précédente, Buade de Frontenac avait donné un bail aux deux Beaux-frères pour le fort Frontenac; mais l’année suivante, il transfère le bail à Cavelier de La Salle qui s’est rendu jusqu’en France et fait jouer ses “contacts” pour l’obtenir. Le Ber qui avait toujours été dévoué à Frontenac, en devient l’ennemi juré. Ils organisent un réseau rival de commerce avec La Chesnaye et Philippe Gaultier de Comporté qui, eux aussi, avaient subis la « politique » de Frontenac. Le groupe deviendra très prospère. Ils seront actionnaires de la compagnie de la baie du Nord en 1682, avec laquelle Radisson et Desgroseillers auront des problèmes à cause du gouvernement français qui se dit alors, « amis des Anglais ».

Charles Le Moyne de Longueil et Jacques Le Ber seront presque les seuls « Canayens » qui réussiront à se sortir avec succès, de toute cette concurrence déloyale qui contrôlait la traite des fourrures à l’époque de la Nouvelle-France. Les quelques autres y parviendront plus tard, parce que celle-ci passera sous le contrôle de l’Angleterre en 1760 et qu’il n’y a pas d’autres moyens, pour les Anglais, d’approcher les Amérindiens qu’en étant accompagné par des « Canayens ».
Par contre, le colon canayen « coureur de bois » gardera toujours le contrôle de sa partie de ce commerce, même très au-delà de la conquête et même au-delà de la révolution américaine. Il n’en parle pas et se contente de s’installer partout en Amérique du Nord.
Je connais personnellement un trappeur à “temps partiel” qui fait encore ce commerce pour arrondir ses fin de mois, tout autant que par plaisir de la vie en forêt. Il habite St-Hyacinthe dans une très belle maison d’un centre domiciliaire. Il ne parle de sa “passion” qu’avec sa famille et encore, sans insister. Il vit “sa vie” et ses fils développent le même intérêt sans se faire remarquer. En plus, ils ont chacun leur petite entreprise privée, à laquelle ils travaillent la majorité de l’année. Ils gardent, encore aujourd’hui, ce caractère “indépendant” qui leur vient de leurs ancêtres.

Si Napoléon n’avait pas vendu la Louisiane aux USA pour 15 millions, cette puissance internationale n’existeraient probablement pas aujourd’hui; et le Canada serait un « croissant fertile » s’étendant de Québec à la ville de Nouvelle Orléans. Il est également plus que probable que les Amérindiens n’auraient pas subi le génocide qui les ont disséminés.

Il devient difficile de dire que la France eut un impact positif sur l’Amérique du Nord. Malheureusement, l’impact des Canayens ne s’est manifesté qu’au niveau de l’ouverture du territoire sans aucune emprise sur la politique Nord-Américaine. En y regardant d’un peu plus près, on se rend compte que cette politique Nord-Américaine fut très influencée par la Franc-maçonnerie anglaise impliquée dans le commerce international un peu avant l’époque de la conquête. Cette influence se fit sentir tout autant au Canada qu’aux USA.
Mais là, c’est un autre sujet en parallèle, sur lequel je reviendrai peut-être un jour.
Amicalement
André Lefebvre

Centpapiers