22 avril 2013

Biodiversité autochtone en Terres Sibériennes



Des images et des hommes

Étudier aujourd’hui les sociétés arctiques en cette
année polaire ?

Alors que se formulent des questionnements majeurs sur l’évolution de la planète et le
devenir de nos sociétés contemporaines, ce regard considère notre passé, notre présent
et notre avenir. Notre passé : ces sociétés qui se sont développées dans un contexte environnemental très proche de celui qu’ont connu les sociétés de la fin du Paléolithique en Europe, tant en ce qui concerne ses richesses que ses contraintes, nous permettent de voir le réalisé et illustre le possible, pour une démarche archéologique qui ne peut qu’imaginer le probable. L’apport est immense, et il concerne tant le matériel que l’immatériel, les réponses techniques et leur organisation que la vision du
monde et la spiritualité. Notre présent : jamais le caractère convenu de cette notion n’a été aussi avéré. Sociétés nées dans ces milieux aux conditions extrêmes et Sva pour lesquelles survie rime avec adaptabilité, lba rd elles allient robustesse et précarité de leur équilibre. Les voir aujourd’hui c’est enregistrer un passé à la richesse exceptionnelle qui disparaît inéluctablement, c’est constater les mutations rapides qu’elles connaissent, leurs modalités et leurs impacts, c’est se poser la question de leur devenir immédiat alors que c’est aujourd’hui bien l’homme qui est responsable des modifications majeures du milieu avec lequel elles


“ La Sibérie permet l'exploration grandeur nature des
relations étroites qu'entretiennent différents groupes
culturels avec leur environnement dans un mode de vie
encore fortement marqué par la mobilité. „

doivent maintenir leur équilibre, mais aussi descontraintes sociales qui altèrent les schémas fonctionnels issus de l’équilibre au milieu.Notre avenir : car c’est bien probablement cet environnement polaire qui va être le premier et le plus affecté par l’évolution climatique de notre planète. C’est bien une transformation totale et massive de ce milieu, de ses ressources, qui peut intervenir très rapidement et donc une remise en cause tout aussi drastique de ces sociétés. Un éclairage aussi pour le devenir de nos sociétés, tout comme celui qu’elles ont pu nous fournir pour notre passé.

Et pour observer, comprendre, ce sont bien tout à la fois les Sciences de l’Environnement et les Sciences Humaines et Sociales qui ont été utilisées, conjointement, depuis leur spécialité propre, mais aussi par la lumière nouvelle qui naît des combinaisons et des confrontations de leurs apports. A ce titre aussi cette entreprise est remarquable et bien illustrative de ce que doit être aujourd’hui la manière de répondre aux
questions que pose la relation homme-milieu et son devenir.

M. Robert CHENORKIAN

Directeur scientifique adjoint au département scientifique « Homme et
société » et, à titre secondaire, au département scientifique « Environnement
et développement durable »

ALÉOUTES ,YUPIK, ATHABASCANS (ÉTATS-UNIS) ,INUPIAT ,GWICH'IN

INUVIALUIT ,INUIT  ,KORIAKS, YUPIK(ESKIMO),TCHOUVANES

TCHOUKTCHE ,IOUKAGHIRS ,IAKOUTES

DENE/MÉTIS ,NGANASSANES

INUIT ,EVENKS ,DOLGANES

ENÈTSES ,NÉNÈTSES ,KHANTES ,NÉNÈTSES ,SAAMES

Saami Council (SC) Russian Association of Indigenous
Peoples of the North (RAIPON) ,Aleut International Association (AIA) ,Inuit Circumpolar Conference (ICC) ,Gwich'in Council International (GCI) ,Arctic Athabaskan Council (AAC)

Sont figurés sur cette carte les peuples du nord.
ROYAUME- HOLLANDE
IRELAND, LITUANIE, BIÉLORUSSIE, UKRAINE ,MOLDAVIE, SAAMES FINLANDE ,SUÈDE ,NORVÈGE ,ESTONIE ,LETTONIE ,POLOGNE ,ALLEMAGNE



“ Tous Sibériens tous différents „


Si nous ne percevons que l'homogénéité des
populations polaires, celles-ci savent afficher
leurs différences.


la Sibérie ne connaît que deux saisons : un hiver rigoureux de 8 mois et une belle saison de 4 mois.
Pendant l'été, l'eau courante ou stagnante est extrêmement présente et accompagnée de nuées de moustiques, tandis que pendant l'hiver, elle n'est présente que sous forme de neige ou de glace.

Dans ce vaste territoire, où elles évoluent depuis des siècles, les populations autochtones sesont adaptées tant biologiquement que culturellement. Qu'il s'agisse de leurs proportions corporelles ou de leur capacité à consommer de grandes quantités de graisse, ces populations répondent toutes de la même manière aux conditions extrêmes qui sont les leurs.

En revanche, sur un fond commun qui traduit des réponses aux contraintes environnementales, ces populations ont développé une diversité des cultures qui s'exprime tant au niveau technique que symbolique.


Là, au Taïmyr, une femme
affiche son identité dolgane
dans le décor perlé de son
manteau. Sa voisine, à droite,
se marque Nganassane par
le décor en patchwork de
peau de renne.


La diversité culturelle sibérienne



Étudier les peuples du Nord c'est avant toutechose les définir, or la classification des différentes ethnies des régions boréales est une entreprise malaisée.

Dans cet imbroglio ethnique, un plan directeur certes faillible mais qui a le mérite d'établir des repères est celui de la classification linguistique.

L'étude socio démographiquedes populations sibériennes est complexe

Les documents administratifs ne sont que peu ou pas disponibles. Les ethnies y sont plus ou moins détaillées, les populations autochtones mentionnées sans distinction ou avec pléthore d’informations. Par ailleurs, de nombreux villages ont été fermés, déplacés, fusionnés au grès de l'établissement des diverses formes de coopératives ( sovkhozes ou kolkhozes).

Seule une étude approfondie s'appuyant sur es généalogies permet alors de comprendre la structure et l'évolution de ces populations, mais cela demande de longs séjours sur le terrain et un esprit critique. En effet, « l' ethnicité », dans cette région comme dans d'autres de la fédération de Russie est un enjeu politique :
elle assure l'accès aux ressources et à l'éducation. Il n'est pas rare qu'un individu change d'ethnie
au cours de sa vie ou que les membres d'une même famille se déclarent d'ethnies différentes.
De plus, l'étude des généalogies amène à un constat fondamental : la « multi-ethnicité ».

Associé au mode de vie et à la distribution géographique, il permet de définir les ethnies mais aussi des familles ou groupes familiaux. Il est alors possible de rechercher des liens de parenté, c'est-à-dire l'ancienneté de l'origine commune des populations et l'intensité des échanges qu'elles ont connus au cours du temps.

L'ethnolinguistique

La classification et la distribution géographiquedes langues sibériennes témoignent d'un processus constant de migrations.

Les populations aborigènes ont été progressivement refoulées sur leurs marches par les nouveaux arrivants. Ainsi, l'immigration des peuples altaïques originaires d'Asie centrale (Toungouses, Iakoutes, etc.) a provoqué l'éclatement de l'ensemble ouralo-sibérien en Finno-Ougriens et Samoyèdes à l'ouest, et en Ioukaghirs, Eskaléoutes et Tchouktcho-Kamtchadals à l'est. Les contacts prolongés entre autochtones et allochtones ont engendré des phénomènes complexes d'emprunts réciproques, d'acculturation, de métissage, voire d'assimilation.

Le maintien des règles de mariage et d'alliance a engendré une différenciation des divers
groupes. En effet, les mutations qui se sont produites chez un ancêtre sont transmises aux
descendants de son groupe, et plus rarement aux populations voisines lors du métissage.
Ces mutations permettent de comparer les populations entre elles et de mieux saisir les
processus de migrations à l'origine du peuplement de la Sibérie, mais aussi d'autres régions telles que les Amériques.

Ainsi, les données génétiques montrent que les Sibériens actuels ne seraient pas les descen-
dants des migrants qui auraient traversé ledétroit de Béring il y a au moins 12 000 ans
pour peupler les Amériques. Leur présence en Sibérie relève de diverses migrations plus tardives, datant de la période post-glaciaire.


Métissage et peuplement

La multi-ethnicité traduit une situation de métissage qui n'est en rien récente, même s'il ne fait nul doute que le développement des moyens de transport et les restructurations opérées à compter des années 1940 et 1960
ont accéléré ce processus.

Si les généalogies permettent de retracer l'histoire récente des populations (remontant parfois à la fondation de certains villages depuis l'arrivée des cosaques il y a 350 ans), la génétique s'avère être un outil complémentaire pour l'étude des périodes antérieures.

En Sibérie, comme dans de nombreuses régions du monde les échanges entre populations voisines
ont abouti à un profil de différenciation corrélé à la distance géographique : les populations
géographiquement les plus proches sont celles qui partagent le plus de points communs au niveau
génétique. Seules les populations du Nord-Est, constituées de petits groupes, apparaissent ici comme plus isolées des autres régions.


Des populations adaptées

“ C'est cette symbiose entre l'homme et l'animal qui rend possible la
présence humaine à de telles latitudes. „

“ Nul ne confondra un
Sibérien, un Français ou
un Massai… „


Le morphotype

Cette différence est le résultat d'une longue adaptation à des environnements aux contraintes extrêmes et opposées. A volume et poids identique, un individu robuste de petite
taille présente une surface cutanée nettement plus faible, limitant ainsi l'intensité des échanges entre l'organisme et le milieu environnant et, donc, la perte de chaleur. Santé et comportements alimentaires Les comportements alimentaires ont des implications directes sur l'état sanitaire des populations.
Ils sont conditionnés par l'environnement et la culture. En Sibérie, la disponibilité des ressources carnées et végétales est fonction des latitudes et des saisons. Au faible choix offert par le milieu s'ajoutent les tabous ou, au contraire, la valorisation.

Une grande partie de l'alimentation provient de l'exploitation du renne ou du cheval. Le poisson constitue un complément essentiel, qui peut devenir majoritaire, mais, malgré cela, sa consommation n'est pas valorisée. La part du végétal est dans l'ensemble assez faible.

À cela s'ajoutent les modalités de consommation : l'importance du cru qui expose à des risques d'infection parasitaire, par exemple. Quant à la forte présence de la cuisson par bouillons, elle relève de contraintes environnementales (combustible …), mais surtout répond au souci de ne rien perdre des graisses animales.


Les adaptations au froid

Les populations évoluant en milieu froid développent d'une part des réponses culturelles (vêtement, feu mais aussi comportement alimentaire), d'autre part des réponses biologiques. Ces dernières peuvent être appréciables à différentes échelles, celle de l'individu ou de la population, et à différents niveaux biologiques.



Le goût : un exemple d'adaptation génétique

Les enquêtes mondiales ont montré que la proportion de personnes peu ou pas sensible sà la saveur amère (non-goûteurs) varie d'une population à l'autre et selon l'environnement.
En effet, plus la végétation est riche et variée plus le nombre d'individus non-goûteurs diminue.

S’il s'agit d'un principe général il convient toute- fois de demeurer prudent ! Quelques plantes toxiques ne sont pas amères comme nos fameuses amanites tue-mouche…

Une explication est que les plantes toxiques pour l'Homme présentent souvent un goût amer. Ainsi, dans un environnement où ces plantes sont présentes, les non-goûteurs, insensibles à cette saveur amère, ne détecteront pas le poison et ont plus de risque de décéder. A l'inverse, en Sibérie où ces plantes sont rares,
les non-goûteurs maintiennent une très bonne espérance de vie.




Graisse et substantifique
moelle

Le renne est un animal adapté aux milieux extrêmes. La qualité de sa graisse est la condition même de sa survie et de celle des populations sibériennes. La graisse présente dans les tissus osseux et récupérée dans des bouillons est la dernière ressource énergétique dont dispose l'homme pour affronter les disettes hivernales.



Outre une consommation importante de protéines, une surconsommation de lipides répond aux besoins de faire face aux fortes dépenses énergétiques auxquelles se trouve soumis l'organisme humain. Au-delà de la
satisfaction des besoins fondamentaux, la consommation d'aliments gras est devenue un réel plaisir gustatif. La moelle des métapodes, riche en oméga 3, est praticulièrement appréciée. L'importance attribuée à la graisse est soulignée par la variété du vocabulaire qui la désigne et par sa présence dans la majorité des rituels.

Mobilité


Pendant les huit mois d’hiver, chaque famille nomadise seule avec son troupeau, région de Sopotchnoye, Taïmyr, mars 1996, © Système Renne



Flexibilité de la composition des groupes

Le taux de fonte du pergélisol conditionne ldéveloppement du couvert végétal, et par-là
même la capacité d'accueil des environnements aux différentes saisons.


La mobilité des troupeaux permet de ne pas
épuiser une végétation fragile qui ne pousse,
en toundra, que de 3 mm par an. Les modes
de vie des hommes s'adaptent aussi à ces
variations et leur mobilité, comme la compo-
sition des groupes, témoignent d'une exploita-
tion raisonnée des territoires.

À la belle saison, si la circulation

est entravée par les nombreux cours d'eau, la
mobilité du troupeau est importante. Les familles se regroupent pour nomadiser ensemble par fréquentes et courtes étapes. C'est le moment d'une vie à l'extérieur de l'habitation, d'activités collectives, d'une intensification des liens sociaux, en même temps que se préparent les réserves hivernales.

La mobilité, à cause mais aussi grâce au renne

La mobilité est permise par les rennes qui peuvent être attelés en nombre variable, en fonction de la charge à tirer. Ils sont plus ou moins montés et bâtés selon

les groupes et selon les variétés de l'espèce renne (Rangifer tarandus). Chiens et motoneiges sont utilisés dans certaines occasions.

Tente dite « Tchoum », région d’Atchaïvaïam,
nord Kamtchatka, printemps 2001, © Système Renne



Un habitat adapté



De nombreuses formes d'habitations mobiles servent ce mode de vie : le tchoum conique, la iaranga en dôme, la palatka ou tente carrée , le balok (structure parallélépipédique en bois montée sur patin, sur laquelle est tendue une couverture en peau de renne)…

Rassemblement d’éleveurs au printemps : il s’agit de marquer les jeunes de l’année, séparer les femelles allant mettre bas, castrer certains mâles, région d’Atchaïvaïam, Nord Kamtchatka

Durant l'hiver,

les cours d'eau gelés constituent d'importantes voies de circulation, mais la mobilité des troupeaux est faible car les animaux doivent creuser la neige du sabot pour trouver quelques lichens. Les familles circulent isolément par étapes plus longues et moins fréquentes. Les hommes pratiquent des chasses de piège pour les animaux à fourrure et quelques chasses de traque à gibier diversifié. Mais surtout, hommes et bêtes vivent sur leurs réserves.

Montage d'une Iaranga


Maîtresse de maison dolgane accrochant aux parois du balok ce qui ne craint rien en préparation
d’une mobilité, région du fleuve Popigaï, Taïmyr, automne 1995, © Système Renn

Autour de l'habitation, tout ce que possède la famille est emballé sur des traîneaux de charge, parfaitement
identifiés. Chaque objet ou vêtement sera sorti en fonction des besoins.


Pose des arceaux de la voûte qui ont été courbés au feu et préparation de la couverture

Saisonnalité et habitat :
ethnologie sibérienne

L'observation des campements montre que, dans tous les groupes, les nomades ont une habitation d'hiver et une habitation d'été. Elles diffèrent, entre autres, par la qualité de la couverture.

Dans la tente, une litière de branchage protègera du froid. Celle-ci est retournée au moment du départ pour
vérifier que rien ne s'y est perdu. Balok d'automne dont la couverture est juste maintenue par des pierres,
région du fleuve Popigaï, Taïmyr

L'habitation d'été sera flottante ou juste maintenue par quelques pierres, facilitant le passage entre le dedans et le dehors où se déroule l'essentiel de la vie.

Levée de camps mettant en évidence le bourrelet de neige extérieur, région d'Atchavaïam, Kamtchatka.

L'habitation d'hiver sera maintenue au sol par un bourrelet de neige hermétique pour la tente, ou clouée à un plancher pour le balok.

Des peuples du présent
aux peuples du passé

L'ensemble des connaissances acquises auprès des populations sibériennes actuelles nous aide à interpréter une partie de notre histoire. L'exemple de Pincevent (Seine et Marne), site occupé par des nomades magdaléniens venus chasser le renne il y a 12 000 ans sur les bords de Seine, illustre bien cette démarche.
Les connaissances ethnologiques permettent de confirmer et d'enrichir l'interprétation des données archéologiques.

Le constat

• Dents de renne et de cheval
indiquant des chasses de
novembre à mai
• Une seule habitation
• Semis de vestiges de petite
taille nettement délimité,
se répartissant selon un plan
circulaire autour d'un foyer
central
• Zones extérieures de rejets de
nettoyage et quelques postes
d'activité

Apport de l'ethnologie à des
questions archéologiques

Il apparaît que les Magdaléniens, comme les nomades sibériens, avaient deux habitations : une légère pour la belle saison permettant une grande mobilité, une plus lourde et plus grande pour l'hiver allant avec une plus faible mobilité.

Comment interpréter l'absence de pierres arrimant la couverture ? L'observation ethnologique montre qu'un bourrelet de neige est, l'hiver, systématiquement utilisé pour calfeutrer l'habitation et qu'un grand soin est
apporté à sa mise en place. Une branche fichée dans de la neige solidifiée suffit aussi à solidement
arrimer un cable.

Comment interpréter le semis de petits vestiges qui marque l'ensemble du fond de sol ?
Cette nappe diffuse suggère, comme le pratiquent les Koriaks, la présence d'une litière qui aurait isolé
du froid et de l'humidité et dans laquelle se seraient infiltrés les déchets. Ainsi, l'abondance des coquil-
lages traduit sans doute que l'hiver était propice à une activité de fabrication de parures, mais il est aussi vraisemblable que la très petite dimension des éléments travaillés faisait qu'ils échappaient facilement des mains pour se perdre dans la litière.

“ Hiver „

L'interprétation

• Longue occupation d'hiver
• Chasses de traques individuelles
pour un approvisionnement à
court terme
• Une habitation isolée en raison des
difficultés d'approvisionnement
• Une couverture épaisse sur une
structure solide couvrant une
large surface
• Vie à l'intérieur