23 avril 2013

L'arbre de vie celui qui a guéri du scorbut l’équipage de Jacques Cartier.




Au XVIe siècle, apparaît un nouvel arbre de vie; il vient d’Amérique du Nord et des Amérindiens.

L’arbre de vie fait partie de mythologies millénaires. On le trouve dans presque toutes les cultures et toutes les religions, généralement associé à la création du monde. Or, au XVIe siècle, apparaît un nouvel arbre de vie; il vient d’Amérique du Nord et des Amérindiens.

Ce livre raconte l’histoire de cet arbre dont, au fil du temps, on a perdu la connaissance des vertus curatives, le nom et l’identité.

L’arbre auquel il est ici fait référence est celui qui a guéri du scorbut l’équipage de Jacques Cartier, le découvreur du Canada, à l’hiver 1536. En avril de cette année, sur 110 hommes d’équipage, 25 sont morts et 40 cas sont désespérés. Aux corps couverts de plaies sanguinolentes, aux gencives pourries et aux dents déchaussées s’ajoute une faiblesse généralisée si grande qu’elle prive des forces suffisantes pour enterrer les morts.

En désespoir de cause, le chef de l’expédition expose une image de la Vierge, organise une messe, fait procéder à une autopsie et promet de faire un pèlerinage si ses hommes guérissent de la maladie.

Jacques Cartier rencontre par hasard Domagaya, le fils du chef amérindien de Stadaconé (Québec), en bonne santé, alors qu’il l’avait vu affecté d’un mal semblable une semaine plus tôt. Il a recours à la ruse pour cacher la vulnérabilité de sa troupe. Prétextant la maladie de son serviteur, Cartier s’enquiert du remède utilisé par Domagaya. L’Amérindien lui indique un arbre dont les rameaux, pilés et mélangés à l’eau, permettent une guérison rapide. Il envoie deux femmes accompagner Jacques Cartier pour cueillir des feuilles et de l’écorce de l’arbre et pour lui indiquer comment les faire bouillir. En six jours, le savoir-faire amérindien guérit totalement les membres de l’équipage, même ceux atteints de vérole depuis plusieurs années.

Jacques Cartier ramène au roi François 1er, à son château de Fontainebleau, des semences
de cet arbre miraculeux. Sous le nom d’ « arbor vitae » ou d’arbre de vie, l’arbre connaît
alors une diffusion fulgurante en Europe. On le retrouve bientôt dans la majorité des
jardins botaniques. Cependant, un défaut de transmission de l’information entraîne une
confusion générale. Très tôt, la raison de l’appellation et l’identité de l’espèce concernée
sont oubliées. On en vient à estimer que le nom de cet arbre tient probablement au fait
que son feuillage est toujours vert, signe d’immortalité. Le nom amérindien, lui, disparaît
complètement.

De nombreuses recherches ont été menées afin d’identifier cet arbre miraculeux.
L’opinion la plus répandue est à l’effet qu’il s’agit du Thuya occidentalis, le cèdre blanc d’Amérique. Cette hypothèse s’accorde mal toutefois avec des éléments descriptifs précis. Le cèdre fait partie de l’énumération des espèces répertoriées dans les récits des explorateurs, dont ceux de Cartier. Si le découvreur avait reconnu l’arbre concerné, il l’aurait sans doute nommé d’après son appellation commune. De même, il n’aurait vraisemblablement pas pris la peine d’en ramener en France. Or, signe de méconnaissance ou de nouveauté, la seule espèce d’arbre à laquelle Jacques Cartier
accole un nom amérindien est l’annedda. Enfin, cet « arbre de vye qui porte médecine »,
relate le pilote de sa troisième expédition, possède une « gomme blanche comme neige »;
ce qui discrédite sérieusement l’hypothèse du Thuya.

Les publications des naturalistes européens à cette époque, en particulier celles de Pierre
Belon, Charles de l’Écluse, Rembert Dodoens et P.-A. Mattioli permettent de comprendre
la confusion et la diversité des interprétations relatives à l’identité de l’arbre de vie. Ces
malentendus persistent d’ailleurs encore de nos jours, même dans les plus grands
ouvrages de vulgarisation scientifique. À l’inverse, les témoignages des acteurs français
en Amérique du Nord, en contact étroit avec les Amérindiens, montrent à l’évidence et de
façon unanime qu’il s’agit du sapin baumier.


La pharmacopée moderne a d’ailleurs redécouvert et validé les propriétés thérapeutiques de ce conifère. Les analyses en foresterie, ethnobotanique, pharmacologie et biochimie menées au cours des siècles suivants et jusqu’à nos jours corroborent ainsi cette identification tout en éclairant le processus de guérison du scorbut. Les substances ascorbutiques dans les conifères servent à préserver le collagène qui imperméabilise la paroi interne des plus fins vaisseaux sanguins.

Cependant, plus aucun rapport n’est établi avec l’arbre de vie ou avec l’arbre qui a guéri du scorbut l’équipage de celui qui est considéré comme le découvreur du Canada. Redonner à cet arbre son nom amérindien, reconstituer son identité et rappeler ses vertus, c’est reconnaître aux Premières Nations d’Amérique du Nord leur apport à la civilisation occidentale.

Jacques Mathieu
Université Laval
Janvier 2010

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