18 juillet 2014

Les modèles amérindiens de gouvernement et la Constitution des États-Unis Par Bruce E. Johansen

iroquois en 1914
Les méthodes de gouvernement des États-Unis ne doivent pas tout aux exemples les plus connus de la Grèce, de Rome et du droit commun britannique. Les concepts de démocratie vécus par les Indiens d’Amérique ont également joué un rôle. Les immigrants venus en Amérique à l’époque coloniale cherchaient la liberté. Ils en ont trouvé l’exemple dans la confédération des Iroquois, comme chez d’autres nations indiennes du continent. Ces concepts se sont largement propagés au sein des anciennes colonies britanniques, comme le montrent les propos tenus par Benjamin Franklin, Thomas Jefferson et John Adams à l’occasion de la Convention constitutionnelle de 1787. Au XIXe siècle, la conception iroquoise des relations entre les hommes et les femmes exercera une influence importante sur les architectes du mouvement féministe américain. De nos jours encore, ces idées éclairent le débat politique.
Dans tout l’est de l’Amérique du Nord, les nations indiennes avaient formé des confédérations avant l’arrivée des immigrants européens : les Séminoles dans ce qui est aujourd’hui la Floride, les Cherokees et les Choctaws dans les Carolines, et les Iroquois et leurs alliés les Hurons dans le nord de l’État de New York et dans la vallée du Saint-Laurent.
Les colons connaissaient surtout le système de confédération des Iroquois, car ces derniers jouaient un rôle clé dans le domaine diplomatique, non seulement en ce qui concerne les relations entre les Français et les Anglais, mais également sur le plan des relations avec les autres confédérations indiennes. Appelés Iroquois par les Français, et Cinq Nations (et plus tard Six Nations) par les Anglais, les peuples iroquois s’appelaient eux-mêmes Haudenosaunee, ce qui signifie le Peuple aux longues maisons. Ils contrôlaient le seul passage terrestre relativement plat entre les colonies anglaises de la côte Est et les comptoirs français de la vallée du Saint-Laurent.
Selon la tradition orale des Haudenosaunees, la Confédération iroquoise avait été créée par le chef Huron Deganawidah (« le faiseur de paix »), qui avait demandé à Aiowantha (parfois appelé Hiawatha) de propager sa vision d’une confédération visant à mettre fin aux rivalités fratricides. Cette confédération était constituée au départ des Mohawks, des Oneidas (Onneiouts), des Onondagas (Onontagués), des Cayugas (Goyogouins) et des Sénécas. La sixième nation, les Tuscaroras, émigrèrent en pays Iroquois au début du XVIIIe siècle. La confédération remonte probablement au XIIe siècle de notre ère, comme l’indiquent les recherches effectuées par Barbara A. Mann et Jerry Fields, de l’Université de Toledo.
La loi fondamentale des Iroquois, la Grande Loi de la Paix, prévoit encore aujourd’hui que les sachems (les chefs) doivent accepter les critiques de leurs administrés : ils ne doivent pas s’irriter lorsque le peuple juge leur conduite des affaires de la tribu. Cette philosophie se retrouve dans les écrits de Thomas Jefferson et de Benjamin Franklin, même si elle n’a finalement été intégrée au droit américain qu’en 1964, lorsque dans sa décision New York Times v. Sullivan, la Cour Suprême mit quasiment fin à tout espoir des élus politiques de gagner un procès en diffamation.
La Grande Loi de la Paix prévoit également la possibilité de déposer les chefs qui ne peuvent plus exercer leurs fonctions de manière adéquate. Cette mesure est remarquablement similaire à un amendement constitutionnel adopté par les États-Unis au cours de la deuxième moitié du XXe siècle : il est en effet possible de remplacer le président lorsqu’il est dans l’incapacité d’exercer ses fonctions. La Grande Loi contient en outre des dispositions garantissant la liberté de religion et le droit de faire appel devant le Grand Conseil. Elle interdit également d’entrer sans autorisation dans les maisons. Toutes ces règles sont bien connues des Américains, qui y reconnaîtront certains principes de la Déclaration des droits.
La procédure politique au sein de la confédération iroquoise commence par un débat entre les Mohawks et les Sénécas, appelés « les plus vieux frères ». Après avoir été débattue par les Gardiens de la Porte de l’Est (les Mohawks) et les Gardiens de la Porte de l’Ouest (les Sénécas), la question est abordée de l’autre côté du feu qui brule au centre de l’assemblée : c’est en effet là que siègent les dignitaires oneidas et cayugas, appelés « plus jeunes frères ». Dès qu’un consensus s’est dégagé entre ces derniers, la décision est renvoyée aux Sénécas et aux Mohawks pour confirmation. La question est ensuite soumise aux Onondagas, chargés de résoudre tout contentieux en suspens.
A ce stade, les Onondagas exercent un pouvoir de nature quasi-judiciaire et des fonctions similaires à celle des comités mixtes du Sénat et de la Chambre des représentants du Congrès des États-Unis. Ils peuvent soulever des objections s’ils estiment que la proposition est incompatible avec les principes de la Grande Loi. Sur le fond, le Grand Conseil s’assure que la loi proposée est conforme à la constitution des Iroquois. Une fois un consensus obtenu par les Onondagas, la décision est confirmée par le tadodaho, c’est-à-dire le sachem, qui assure la présidence du Grand Conseil. Ce processus repose donc sur des contrôles et des mécanismes d’équilibre, des débats publics et une recherche de consensus. L’objectif de cette procédure parlementaire est d’assurer l’unité lors de chaque étape.

Les Iroquois et la fédération des colonies

Dès 1744 à Lancaster, en Pennsylvanie, le tadodaho Canassatego avait expliqué la vision iroquoise de l’unité aux représentants des colonies :
Nos ancêtres dans leur sagesse ont établi une union et l’amitié entre les Cinq Nations. Cette décision nous as rendu puissants ; elle nous a donné un grand poids et une grande autorité vis-à-vis des nations voisines. Notre confédération est puissante; si vous suivez les méthodes adoptées par nos sages, vous disposerez vous aussi de cette force et de ce pouvoir. Ainsi, quoi qu’il arrive, ne rompez jamais votre union.
Benjamin Franklin n’a probablement pris connaissance du conseil de Canassatego aux colonies que lorsqu’il a mis par écrit les paroles du sachem. En effet, de 1736 à 1762, la maison d’édition de Franklin avait publié dans les colonies les textes des traités indiens, sous forme de fascicules qui s’étaient très bien vendus. Bien avant la première tentative d’unification des colonies, lors du Congrès d’Albany, Benjamin Franklin avait compris le message de Canassatego. En 1751, faisant référence à l’unité iroquoise, Franklin n’avait pas hésité à utiliser des arguments xénophobes pour faire honte aux colons réticents et les encourager à accepter l’union : « Il serait tout de même étrange (…) que six nations de sauvages incultes soient capables de former une union et de la maintenir au cours des âges de manière apparemment indissoluble, et qu’une dizaine ou une douzaine de colonies anglaises soient incapables de former une telle union, qui leur est pourtant encore plus nécessaire et qui présente pour elles certainement plus d’avantages. » En réalité, on découvrira par la suite que Franklin avait un très grand respect pour les Iroquois. Il avait commencé sa prestigieuse carrière diplomatique en tant que représentant de la Pennsylvanie lors de la négociation de traités avec les Iroquois et leurs alliés, alors qu’il apparaissait déjà comme l’avocat infatigable de l’union des colonies.
Le 10 juillet 1754, Franklin présentera officiellement son plan d’union au Congrès d’Albany. Il écrira plus tard que le plan d’Albany «… a été débattu chaque jour, alors même que se discutaient les affaires indiennes ». Le sachem iroquois Tiyanoga ne se contentera pas de parler au nom des deux cents Indiens présents au Congrès d’Albany : il prendra sur lui d’expliquer le système politique iroquois aux délégués des colonies, comme Canassatego l’avait fait dix ans auparavant.
Franklin finalisera son plan d’Albany pour l’unification des colonies en tenant compte des exigences diplomatiques des diverses parties : les Anglais, qui souhaitaient conserver le contrôle ; les colonies, qui souhaitaient obtenir leur autonomie au sein d’une fédération peu contraignante ; les Iroquois enfin, qui souhaitaient une union des colonies semblable à la leur dans sa structure et ses fonctions. Les Anglais obtenaient donc le droit de désigner un président général responsable de l’administration. Les colonies, sauf disposition contraire du plan, conservaient leurs propres constitutions. Ce concept de maintien de la souveraineté interne au sein de chaque colonie prise individuellement, très similaire au système iroquois, était inconnu en Europe.

Thomas Jefferson et les philosophies indiennes de gouvernement

Franklin et Jefferson étaient trop pragmatiques pour croire qu’il fût possible de recréer l’état de nature. Cette image s’est pourtant très tôt fortement ancrée dans la conscience politique des États-Unis. Comme l’a écrit Jefferson : « Le seul État sur terre qui peut, selon moi, se comparer au nôtre, est celui des Indiens, car ils sont sujets à encore moins de contraintes juridiques que nous ne le sommes nous-mêmes. » Thomas Paine avait bien résumé les observations de la civilisation indienne lorsqu’il avait écrit, en première page de son pamphlet Le Sens commun que « l’existence d’un gouvernement, comme le fait de devoir porter des vêtements, manifeste une perte d’innocence ».
En 1787, dans une lettre à Edward Carrington, Jefferson avait établi un lien entre la liberté d’expression de l’opinion publique et le bonheur, en donnant les Indiens d’Amérique comme exemple :
« Notre gouvernement ayant pour fondement l’opinion de la population, notre objectif premier devrait être de préserver ce droit ; d’ailleurs, si je devais choisir entre un gouvernement sans presse et une presse sans gouvernement, j’opterais sans hésitation pour la seconde solution. (…) Je suis convaincu que les sociétés qui, [comme les Indiens], vivent sans gouvernement, jouissent dans l’ensemble d’un niveau de bonheur infiniment plus élevé que celles qui vivent sous l’empire des gouvernements européens. »
Mais Jefferson savait que « sans gouvernement » ne voulait pas dire « sans ordre social ». Jefferson, Franklin et Paine connaissaient trop bien les Amérindiens pour penser une seule seconde que ces sociétés puissent fonctionner sans cohésion sociale. Il était évident, par exemple, que les Iroquois n’avaient pas créé « sans gouvernement » une confédération reposant sur des alliances dans quasiment tout le nord-est de l’Amérique du Nord. Mais ils l’avaient fait en développant un concept non-européen de gouvernement, dont Jefferson, Paine et Franklin étaient devenus les fervents observateurs. Ils cherchaient en effet à intégrer la loi de nature et les droits naturels dans les schémas qu’ils développaient pour les États-Unis durant l’ère révolutionnaire.

Un débat sur le fédéralisme à la Convention constitutionnelle

En juin 1787, les délégués à la Convention constitutionnelle engagèrent un débat sur la nature fondamentale de l’Union. De nombreux délégués semblaient d’accord avec James Wilson, qui avait déclaré, le 1er juin 1787, qu’il ne se soumettrait pas à « un système de gouvernement sur le modèle britannique, qui est inadapté à (…) ce pays ». Wilson considérait que l’Amérique était tellement grande et ses idéaux « si républicains que rien ne saurait lui convenir, sinon une république confédérée ».
En 1787, à la veille de la Convention constitutionnelle, John Adams publiera sa Défense des Constitutions de gouvernement pour les États-Unis d’Amérique. Adams, nommé délégué du Massachusetts à cette convention, avait préféré ne pas y participer et publier son long essai à la place. La Defense des Constitutions constituait une étude critique des mécanismes de gouvernement du monde. Son texte comprenait une description des systèmes des Iroquois et d’autres nations amérindiennes, ainsi que des exemples de confédération en Europe et en Asie.
La Défense des Constitutions n’était pas complaisante à l’égard des modèles de gouvernement des Indiens d’Amérique. Adams rejetait les arguments de Franklin, qui était partisan d’une chambre unicamérale sur le modèle du Grand Conseil iroquois. C’était d’ailleurs la solution proposée dans le plan d’Albany et les Articles de Confédération. Adams ne faisait pas confiance à l’approche consensuelle qui semblait si bien fonctionner chez les Iroquois. Il estimait que s’il n’existait pas un mécanisme de contrôle et d’équilibre des pouvoirs, le système risquait de servir des intérêts particuliers ou de conduire à l’anarchie ou au despotisme. Adams se montrait donc critique à l’égard du système mohawk fondé sur l’indépendance. Les écrits de Franklin sont, en revanche, nettement plus flatteurs à l’égard des modèles amérindiens de gouvernement.
L’influence des Indiens d’Amérique sur le féminisme américain
La place des femmes dans la vie des Amérindiens est l’un des aspects qui a le plus intrigué, étonné et parfois alarmé les observateurs européens et euro-américains aux XVIIe et XVIIIe siècles. Il est vrai que la plupart d’entre eux étaient des hommes. Dans de nombreux cas, les femmes jouaient un rôle essentiel dans les systèmes politiques des tribus. Chez les Iroquois, c’étaient les femmes qui nommaient les chefs. Elles pouvaient d’ailleurs les déposer en cas de défaillance. Les femmes avaient souvent le droit de véto sur la décision de faire la guerre, qui était prise par les hommes. Dans les sociétés matriarcales, ce qui était le cas de la quasi-totalité des confédérations indiennes voisines des colonies, les femmes étaient propriétaires de tous les biens de la famille, à l’exception des vêtements, des armes et des instruments de chasse des hommes. La responsabilité de transmettre la culture d’une génération à l’autre leur revenait également dans une très large mesure.
Le rôle de la femme chez les Iroquois a servi d’inspiration à certaines des championnes les plus influentes du mouvement féministe moderne des États-Unis. L’exemple des Iroquois figure en bonne place dans l’ouvrage fondamental de Matilda Joslyn Gage, Woman, Chuch and State, publié en 1893 durant la période décrite par Sally R. Wagner comme étant « la première vague du féminisme ». Dans ce livre, Gage reconnaît, comme l’indique Sally Wagner dans ses travaux de recherche, que « le monde moderne doit beaucoup [aux Iroquois], qu’il s’agisse du premier concept des droits inhérents de la personne, de l’égalité naturelle des conditions [de l'homme et de la femme] ou de l’établissement d’un système de gouvernement civilisé reposant sur ces bases. »
Gage sera l’une des trois féministes américaines les plus influentes du XIXe siècle, aux côtés d’Elizabeth Cady Stanton et de Susan B. Anthony. Gage deviendra d’ailleurs membre du Conseil des matrones des Iroquois. Elle sera adoptée par le Clan des loups sous le nom de Karonienhawi (« celle qui porte le ciel »).
Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

Bruce E. Johansen
Bruce Johansen est professeur titulaire de la chaire Frederick W. Kayser à la faculté des sciences de la communication de l’université du Nebraska à Omaha. Avec son collègue Donald Grinde, M. Johansen est à l’origine des recherches sur l’influence significative qu’ont exercée les pratiques amérindiennes de gestion des affaires publiques sur la Constitution des États-Unis. Cette thèse révolutionnaire à l’époque est largement admise aujourd’hui.

http://www.terredisrael.com/infos/les-modeles-amerindiens-de-gouvernement-et-la-constitution-des-etats-unis-pqr-bruce-e-johansen/