15 septembre 2014

l'abeille répond à toutes les questions que se pose ...

l'Homme...

Gros buzz

Publié le 

François et Pierre-Henri Tavoillot

François Tavoillot a fait des études de philosophie. Il est apiculteur professionnel en Haute-Loire, à la Miellerie du Trifoulou.
Pierre-Henri Tavoillot est maître de conférences à la Sorbonne et président du Collège de Philosophie. Il vient de publier Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité (Grasset, 2011).
Ils préparent ensemble un ouvrage sur L’abeille (et le) philosophe.

Bien que menacées par les frelons asiatiques, les abeilles ne sont pas encore en voie d'extinction. Fort heureusement, car les hommes ont besoin d'elles pour comprendre leur environnement politique...
«Le jour où l’abeille disparaîtra, l’humanité n’en aura plus que pour trois ans ». Voilà ce qu’aurait annoncé Albert Einstein à la fin de sa vie. Peu importe que cette fameuse prophétie soit très probablement un faux, le succès de cette rumeur citée à tout propos suffit à montrer que l’abeille n’est pas un insecte, ni même un animal comme un autre. Aucun, d’ailleurs, ne fait aussi régulièrement la Une des journaux, aucun ne fait l’objet d’autant de sollicitude, et pourtant l'abeille n'est sûrement pas encore l'espèce la plus menacée parmi toutes celles qui sont en péril.
Les causes possibles de cette surmortalité sont nombreuses : la colonisation de la quasi totalité de la planète, il y a une vingtaine d'années, par Varroa Destructorcet acarien venu d'Asie, qui se nourrit de l'hémolymphe de l'abeille et effectue son cycle reproductif à l'intérieur du couvain de la ruche ; l'utilisation massives de pesticides ; l'importation d'abeilles étrangères qui contribue à l'appauvrissement génétique des races locales et à la diffusion planétaire de virus, mycoses et autres bactéries ; la perte de la diversité des espèces florales et, plus récemment, l'arrivée du frelon asiatique.
Toutes ces causes pouvant s'additionner, et amplifier leurs effets. Il est aussi frappant de constater que leur inventaire offre un condensé impressionnant de peurs et d'angoisses qui terrifient nos sociétés contemporaines.
Cela révèle une chose : l’abeille est perçue comme une sorte de miroir de l’humanité et comme le baromètre de son destin. Et ce n’est pas nouveau : les penseurs de toutes époques et civilisations ont cherché dans la ruche les secrets de la nature et les mystères de la culture. Cet animal fabuleux - c’est-à-dire, au sens strict, propre à la fable - a toujours fourni, depuis la nuit des temps, à la fois un modèle et un emblème pour l’homme, qui a quêté dans l’étrange cité apicole des réponses à toutes ses questions. Petit florilège…

L’abeille écolo… ou comment conserver l’équilibre nature / culture ?

Si l’abeille a des leçons à donner, c’est qu’elle-même se situe à la charnière troublante des deux ordres. Prenons le miel : c’est un produit mi-cultivé mi-sauvage ; le plus naturel des produits de la culture (il peut être consommé sans transformation), mais aussi le plus culturel des produits de la nature (à l’inverse de la plupart d’entre eux, il ne pourrit pas !).
De même, la ruche : elle est, d’un côté, un ordre spontané qui ne connaît ni les troubles de l’histoire ni les affres de la liberté ; mais, d’un autre côté, elle ressemble pourtant à s’y méprendre aux organisations économico-socio-politiques les plus sophistiquées.
Quant à l’abeille elle-même, c’est, dit le prophète Ezechiel, « un animal tout petit, mais [dont les] œuvres sont immenses » ; son comportement atteint pour beaucoup les sommets les plus sublimes de la raison (géomètre génial pour les hommes des Lumières), de la vertu (épouse idéale pour les Anciens) et de la sagesse (puisqu’elle n’a pas besoin de philosophie). Elle reste sauvage à l’état domestique (sa piqûre est redoutable), et domestique à l’état sauvage (elle produit le miel même sans apiculture). On comprend que la mythologie et la philosophie aient pu faire un usage immodéré de cette abeille ambiguë. Si proche et si lointaine de l’humaine condition, elle incarne l’équilibre et l’harmonie du monde, le secret de ses origines et la clé de sa pérennité.

L’abeille politique… ou comment organiser la cité ?

La ruche a aussi fasciné par son organisation. D’apparence monarchique (même si le sexe des reines a fait l’objet d’un très long débat), elle sert de modèle aux monastères médiévaux et d’emblème à l’Empire, car, selon Cambacérès, conseiller « com' » de Bonaparte, « elle offre l’image d’une République qui a un chef ».
Mais le plus surprenant est qu’elle sera recrutée aussi bien par les anarchistes que par les libéraux. Proudhon y verra le symbole d’une organisation coopérative parfaite, où la coercition a été définitivement éradiquée ; Marx la comparera à l’architecte pour montrer la spécificité du travail humain. Mais, bien avant eux, l’anglais Bernard Mandeville écrivait la fameuse Fable des abeilles (1705), texte fondateur du libéralisme, dont le sous-titre est en soi un programme : les vices privés font le bien commun. Par où l’auteur entendait montrer que la prospérité d’une nation vient rarement de ses qualités morales …

L’abeille économiste… ou comment penser le capitalisme?

Il y a un exemple tout récent de l’usage de l’abeille. Dans son (autre) appel du 22 mars (en 2010), Daniel Cohn-Bendit comparait l’action politique à venir au travail de la ruche : « J’imagine une organisation pollinisatrice, qui butine les idées, les transporte et féconde d’autres parties du corps social avec ces idées ».
La métaphore lui venait de son conseiller et ami, l’économiste Yann Moulier-Boutang (L’abeille et l’économiste, éd. Nord, 2010) qui se sert de notre insecte pour penser une nouvelle forme de capitalisme : le capitalisme cognitif, dont Google serait, selon lui, le modèle. Il est fondé sur le développement maîtrisé des réseaux d’intelligence collective. Alors que nous croyons utiliser Google pour rechercher de l’information, c’est en réalité Google qui nous utilise afin de hiérarchiser les contenus grâce à nos clics, qui sont autant de votes. Leur accumulation produit une richesse informationnelle inestimable. Nous serions ainsi exactement dans la situation des abeilles qui, cherchant à produire le miel pour elles-mêmes, favorisent en fait la pollinisation générale et la prospérité de la production florale et fruitière. Et on pourrait multiplier les exemples, en parlant du buzz sur internet (mot qui vient du bruit de l’abeille), des modèles d’organisation en entreprises, etc.  
Bref, d’Hésiode à Marx, d’Aristote à Mandeville, de Virgile à Proudhon, de Saint Augustin à… Cohn-Bendit, l’abeille n’en finit de nous fournir ses leçons de morale, de politique et de sagesse… Située à de multiples carrefours (animal/végétal, totalité/parties, nature/culture, sauvage/domestique, science/technique, ancien/moderne, technique (nature à maîtriser)/poésie (nature à chanter), elle est le symbole du grand débat de notre siècle : celui du rapport de l'homme à la nature. Jadis l'homme était fini et tout petit par rapport à la nature infinie ; aujourd'hui, l'homme, qui prétendait à l'infini, prend d'autant plus conscience de sa finitude qu'il perçoit celle de la nature. Le spectre de la fin des abeilles le renvoie à l'angoisse de sa propre disparition. Pour qui se pique de philosophie, le monde de la ruche est décidément un beau et vaste sujet…

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